Offrir un café à un sans abri

Rencontre avec Pierrot

Comme vous le savez, de multiples et diverses actions sont menées par toutes les cellules S-team qui existent à travers le monde. En ce mois de mai 2016, Siriliel qui gère la page Facebook « S-team Officiel »  a lancé « les bonnes S-team du mois ».

Mais qu’est-ce donc que cela ?

Tout simple : S-team Officiel invite toutes les S-team à partager une même action commune.

En l’occurrence, pour cette première « Bonne S-team », il s’agit d’offrir un café à un sans-abri.

 

Oulà ! Ça commence fort !

Fort ? Comment ça, « fort » ??

Ben, heu … pas si simple à faire. L’idée est top ! C’est exactement ça la S-team, l’altruisme, aider son prochain et qui de mieux qu’un SDF pour tendre la main ? Il a tout perdu, est mis aux bans de la société, isolé, rejeté par ses pairs, parfois invisible aux yeux de certains, parfois même pire : il est nié ! Combien de personnes passent à ses côtés en détournant le regard ?!

Et quand on lui donne une pièce, est-ce par réel altruisme ? Ou est-ce pour apaiser notre propre conscience ?

 

C’est facile de donner une pièce par-ci, une pièce par-là, mais aller à la rencontre de cet inconnu, s’asseoir à ses côtés, lui parler, l’écouter, c’est autre chose. Et puis, on prend le risque d’avoir le cœur fendu, car on sait déjà que l’on va rencontrer quelqu’un qui a une histoire, et que cette histoire l’a mené à sa déchéance. On n’est pas devant un film où l’on sait, avant même de commencer, que nous aurons droit au « happy end », au contraire ! Et on va y aller délibérément ? Ouaw ! Accroche-toi, Bibi, parce que tu ne sais pas où tu vas !

 

Et puis, soyons honnêtes envers nous-mêmes,  nous n’avons pas « envie » d’arrêter notre vie un instant pour nous pencher sur la misère du monde de manière si proche, si personnelle et si concrète. Nous n’avons pas envie de prendre de notre temps pour déverser dans nos oreilles le malheur d’un inconnu.

 

Eh bien, pour l’avoir expérimenté aujourd’hui, je peux affirmer que nous avons tort !

 

Je vous présente Pierrot, SDF de 58 ans.

Après lui avoir offert un soda et une bouteille d’eau (il fait 27°C !), je lui demande si je peux m’asseoir à ses côtés et discuter avec lui. Il accepte avec gentillesse et joie, et nous parlons.

Mécanicien en génie civil (les grosses machines telles que tracteurs, tank de l’armée, etc), il est originaire de Mons (à 200 km d’Arlon). Il me raconte sa vie à Prague où il a créé sa propre société, si florissante qu’il a pu engager du personnel, acheter pour sa femme une maison très chère, et pour ses sœurs, la ferme familiale à la mort de ses parents, qui étaient âgés d’à peine 37 et 48 ans.

Pierrot est réserviste, il est appelé 3 fois par l’armée belge pour officier en tant que mécanicien des tanks en territoire de guerre. Patriote et autoentrepreneur acharné, Pierrot travaille beaucoup, énormément. C’en est trop pour sa femme qui revend tous les biens de la famille, empoche l’argent et part avec leurs 5 filles. Son affaire périclite, rien ne va plus. Jusqu’au jour où la sœur de Pierrot vient lui rendre visite à Prague et lui dit « tu ne peux pas rester ici, Pierrot, pas comme ça, viens avec moi ». Et le voilà qui suit sa sœur là où elle habite, aux Pays-Bas. Mais cet horizon hollandais prometteur ne s’avère pas aussi joyeux, Pierrot est en manque de ses enfants et décide de les rejoindre. C’est ainsi qu’il revient en Belgique, et parvenant à reprendre contact avec son ex-femme, il apprend que sa 2ème fille s’est suicidée il y a quelques temps déjà, elle ne supportait plus l’absence de son père et les invectives incessantes dont sa mère l’assenait. Pierrot ne le savait pas. Coup de couteau dans le cœur. Rejeté par son ex-épouse, il « atterrit » ici, à Arlon. Ce choix de ville n’est pas innocent, jadis, son père y avait habité et en mémoire de ce père, Pierrot s’installe dans la maison paternelle. Après tout, que lui reste-t-il d’autre ? Rien d’autre que cette vieille bâtisse abandonnée sise en face de la pharmacie de la Rue Molitor. Pierrot me raconte son lit de fortune à même le sol, la plaque de gaz pour cuisiner, mais encore fallait-il pouvoir se payer une bonbonne de gaz de temps en temps,  il me raconte son ingéniosité à créer une table grâce à une toile maintenue par deux barres d’acier.

 

Pierrot a de magnifiques yeux, remplis de douceur, de bonté, et de lumière. Oui, oui, de lumière ! Je suis impressionnée par ces yeux bruns qui brillent. Ils étincellent ! C’est ça le bon mot, ils étincellent, et il y a quelque chose de presque magique dans son regard.

Ce n’est que maintenant que je relate cette rencontre que je réalise que si l’on apprêtait Pierrot, si je l’imagine tout propre tout frais, bien vêtu, les cheveux peignés, je suis sûre que tout le monde serait inspiré par la sagesse que Pierrot émane. L’esprit humain se restreint aux a priori et à la vision globale, il ne voit donc qu’un SDF, un « paumé » de la société. Mais Pierrot est bien plus que cela.

N’en sommes-nous donc qu’à ce petit changement physique extérieur pour être capable de voir la beauté intérieure d’une personne ? C’est affligeant !

 

Malgré ses cicatrices au cœur, Pierrot narre son histoire avec tendresse. Même lorsqu’il me raconte que, pour ennuyer son ex-femme, il avait cessé de remplir ses cartes de chômage afin qu’elle ne touche plus de pension alimentaire. Car si Pierrot vivait dans la précarité, ce n’était pas par manque d’argent, il touchait le Smic. Argent qui partait chez son ex-femme en guise de contribution alimentaire pour ses 4 filles dont il ne pouvait que se remémorer l’existence, à défaut de la partager à ses côtés, comme il l’aurait souhaité.

 

La bâtisse paternelle détruite, Pierrot se retrouve à la rue et dort sur le seuil de la porte de l’église du Sacré-Cœur, en face de l’hôpital, dans la rue des déportés. Cette église a l’avantage de présenter un abri conséquent fait de pierres, il est à l’abri du vent, de la pluie, de la neige ou de la chaleur.

Un soir, 3 jeunes viennent lui dérober son sac à dos dans lequel il transportait toute sa richesse : les photos de ses filles et celles de ses parents.

 

Une heureuse rencontre le sort de la rue, du moins pour la nuit. Une « bonne sœur » qui demeure dans le couvent juste en face de l’église l’invite à manger au prieuré, et le soir-même, elle lui propose une petite chambre située à l’étage où Pierrot pourra dès lors passer des nuits plus confortables, sur un lit, avec un matelas, le bonheur !

Nous sommes en juin 2016, et il vient d’apprendre qu’il doit quitter ce nid pour le 1er juillet.

 

Je lui demande ce qu’il veut faire, où il aimerait aller. Pierrot hésite entre Mons, sa ville natale, et l’Ontario au Canada où vit son oncle. Je le « pousse » à aller voir toutes les instances susceptibles de l’aider, le CPAS, la mairie, la Croix-Rouge, la gentille dame de la FGTB dont il m’a parlé si tendrement. Il connaît tout le monde, il a déjà fait des démarches, mais pas pour demander de l’aide.

 

Un peu plus tôt, Pierrot m’avait donné sa date de naissance, le 29-01-1958. Je n’avais pu m’empêcher alors de la noter et de calculer. Merci la lecture angélique :-)

Conjoncture 2 (11) - 1 - 5, chemin de vie 8.

Chemin de vie 8 ! L’abondance, la réussite !

Mon petit Pierrot, serais-tu aligné à ce chiffre ? Dans le chaos total, d’accord, mais aligné. Ce qui veut dire que tu peux inverser la tendance ! Et vivre ton abondance, retrouver ton succès !

Un petit coup de pouce, ou un petit coup de pied au derrière, mais tu as toute la réussite dans ton étoile, mon grand Pierrot !

 

J’ai commencé à m’emballer en lui parlant de son 8. Il était tout excité, tout joyeux, et à me demander « mais ça veut dire quoi ? ».

Ça veut dire que ton chemin de vie, c’est la réussite, Pierrot, c’est l’abondance ! Tu l’as connue autrefois à Prague, non ? Ça veut dire que tu peux la retrouver, mais pour ça, faut te bouger, il faut faire quelque chose.

Qu’est-ce que tu veux faire ? Réfléchis à ça. D’abord, décide de ce que tu veux faire, où tu veux aller. Ensuite, va voir des gens qui peuvent t’aider, le CPAS, le bourgmestre, ta copine de la FGTB, la Croix-Rouge, la bonne sœur qui t’héberge, va voir autant de monde qu’il faudra jusqu’à ce que quelqu’un puisse t’aider, et ensuite, bouge.

Tu ne peux pas rester comme ça, quand même ? Tu as envie de continuer à vivre comme ça ?

  • Bah, tu sais, je vais bientôt mourir.

  • Pardon ?? tu vas bientôt mourir ? qui a dit ça ? d’où tu sors ça ?

  • Ben, c’est la vie, c’est comme ça

  • Oui, ok, on va tous mourir, mais quand ? ça, on n’en sait rien. Et si tu avais encore 30 ans à vivre ? Imagine, Pierrot, imagine, tu as encore 30 ans à vivre, qu’est-ce que tu fais ? je te pose la question, 30 ans ! Imagine, 30 ans, Tu restes là ? Tu fais quoi ?

 

Et là, un silence s’installe. Mais pas le silence lourd, c’est le silence du « tilt » qui se produit quelque part dans les neurones. Nos yeux ne se quittent pas. Je le regarde comme pour attendre sa réponse, et lui me regarde comme pour dire « Mais oui ! Qu’est-ce que tu me dis là ? Tu as raison ! 30 ans, bon sang, 30 ans ! Je fais quoi ? ».

C’est cet instant précis que je me remémore particulièrement depuis cet après-midi, ces quelques secondes où nos regards ont plongé l’un dans l’autre, communiquant sans prononcer un seul mot, et où je sentais que « quelque chose » se passait, et que ce « quelque chose » était beau, magique, et peut-être même prometteur pour l’avenir de Pierrot.

 

Alors qu’il m’avait raconté préalablement divers épisodes où il avait aidé autrui en étant lui-même SDF, j’insiste sur le fait qu’aider les autres, c’est bien, mais qu’en est-il de lui-même ? Pierrot ne semble pas intéressé par la question, il me répond que tout ce qui compte à ses yeux, ce sont les autres, et que s’il peut aider, alors, il le fait. Je veux absolument l’interpeller sur son bien-être personnel et ça ne l’intéresse pas ? Ok, je vais essayer de le lui faire accepter autrement.

  • Ok, tu veux aider les autres, tu as raison, c’est bien. Mais si tu dépenses toute ton énergie pour les autres et que tu ne recharges pas ta batterie, à un moment, tu vas être fatigué, tu n’auras plus assez d’énergie dans ton corps et dans ta tête pour les autres, et là, ce sera impossible de les aider, alors, tu feras comment à ce moment-là ?

Pierrot semble interpellé, comme si je « marquais des points » dans l’argumentation. Interpellé mais pas convaincu. Je ne relâche pas l’affaire et je continue sur ma lancée :

  • Si tu penses à toi aussi, que tu fais des choses pour toi, alors tu te sentiras bien, énergique, et là, tu pourras aider les autres même encore mieux que tu ne le ferais en étant fatigué. Regarde : tu réfléchis à ce que tu veux faire, à l’endroit où tu veux aller, tu vas voir des personnes qui peuvent t’aider, elles t’aident, et tu te retrouves à Mons ou en Ontario. Imagine, visualise, tu es à Mons ou en Ontario, et tu es bien, tu es heureux, et là, tu es tellement bien, tu as tellement d’énergie que lorsque tu aideras les autres, ce sera encore nettement mieux que ce que tu peux faire maintenant. Tu vois ce que je veux dire ?

 

Le visage de Pierrot s’illumine, affiche un énorme sourire, ses yeux s’embrument et sa voix claire me dit « Ha mais oui, c’est vrai, je ne l’avais pas vu comme ça ».

 

L’abondance, Pierrot, la réussite, tu as le chiffre 8 ! Va le chercher, il est là, tu l’as eu autrefois, tu sais ce que c’est, tu dois juste te bouger pour le récupérer.

 

Il m’a adressé une phrase qui m’a émue à tel point que j’en suis restée muette un instant :

« Chrystel, tu es un ange. Et je ne dis pas n’importe quoi, tu sais, tu es vraiment un ange. En tout cas, moi, c’est comme ça que je te vois, tu as un cœur énorme ».

A cet instant précis, l’image de Siriliel m’est apparue, je le voyais à nos côtés, nous regardant tous les deux avec bienveillance, amour et gratitude. Je le sentais nous insuffler une si belle énergie, comme une promesse de lumière que Pierrot pourrait atteindre bientôt.

 

Il était temps pour moi de quitter Pierrot. Depuis le début de cette rencontre, je n’avais pas une seule fois regardé l’heure, alors que pourtant l’horloge me contraignait à y porter mon attention puisque ma fille sortant de l’école, allait arriver bientôt. Elle serait là dans 5 à 10 minutes, timing parfait !

 

J’ai demandé à Pierrot s’il était d’accord que je prenne une photo de nous deux, ce qu’il a accepté avec un énorme sourire. Alors que je prends mon gsm dans mon sac et que je le prépare en mode « selfie », 3 jeunes étudiantes arrivent. Pour ceux qui connaissent le lieu (petit espace vert devant les marches de l’église du Sacré-Cœur, à côté du magasin Carrefour, en face de l’hôpital), vous conviendrez que cette arrivée est une réelle providence, car personne ne passe par là, à part quelques SDF ;  les passants marchent sur le trottoir situé juste à côté, de l’autre côté du muret. Sans hésitation, je me tourne vers elles et leur demande si elles veulent bien faire une photo de Pierrot et moi. Elles sont étonnées, amusées, et elles font la photo.

Merci mesdemoiselles.

 

Juste avant mon départ, Pierrot me serre dans ses bras, je l’embrasse et lui glisse dans la main ce qu’il me restait dans mon portefeuille, 30 euros. Je ne peux faire autrement, ce n’est pas pour apaiser ma conscience, ce n’est pas par quelconque sentiment de culpabilité puisque la culpabilité, c’est l’égo, et depuis 1 heure, mon ego se tait ; depuis une heure, je suis dans la plénitude du moment, le partage et l’excitation d’une rencontre extraordinaire.

Pierrot refuse ardemment, catégoriquement. Et moi, je refuse qu’il refuse, je me sens millionnaire à ses côtés, comment pourrais-je garder ces billets dans ma vie luxueuse face à cet homme qui n’a rien ? Quand je lui dis « j’ai tout ce dont j’ai besoin, Pierrot, s’il te plaît, accepte », il me répond « moi aussi, j’ai tout ce dont j’ai besoin ». Incroyable ! Il y a de quoi s’incliner devant la lumière de cet homme !

 

On se dit au revoir, et je rappelle « Et n’oublie pas, hein, penser à toi d’abord, choisir ce que tu veux faire, demander de l’aide à quelqu’un, et ensuite, se bouger ! »

Et Pierrot de me répondre « Et le 8 ! Je n’oublie pas le 8 ! Et toi non plus, je ne t’oublierai jamais ».

 

Tout en m’éloignant, je prends conscience de tout ce que Pierrot m’a apporté. Ma démarche était d’agir pour autrui, je n’imaginais pas que moi, je recevrais autant et cela me fait tellement de bien à l’âme que je souris tout en marchant. Je rejoins ma voiture, et en attendant l’arrivée de ma fille, je note sur papier les éléments de la vie que Pierrot vient de me raconter. A un moment, je lève les yeux, et que vois-je ?

Pierrot ! Oui, Pierrot ! Il marchait sur le trottoir, se dirigeant vers le centre-ville ! Lui qui passe ses journées sur le muret du petit espace vert devant les marches de l’église du Sacré-Cœur, il avait rassemblé ses maigres affaires et s’était mis en route. Pour où ? Je ne peux le dire, évidemment.

Et là, sans même l’avoir prémédité, j’exclame à haute voix mon ressenti « Oui, vas-y Pierrot, avance ! Bouge ! Va voir les gens qui peuvent t’aider. Allez, Univers, un petit coup de pouce pour Pierrot s’il vous plaît. Merci, Univers, Merci ». Je plonge sur mon gsm et je prends une photo, pour fixer ce moment comme celui d’un nouveau départ, Pierrot marchant vers sa nouvelle vie.

Je l’espère, du fond du cœur, et qui sait, l’avenir nous mettra encore sur le chemin l’un de l’autre, nous échangerons à nouveau et je vous annoncerai peut-être bien le choix qu’il aura fait : Mons, l’Ontario ou même ailleurs, puisque tout est permis, nous n’avons que les limites que nous nous imposons nous-mêmes.

 

Chrystelle Claire

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